Depuis quand un intérieur doit-il être conçu pour plaire à la personne que nous serons demain, plutôt qu’à celle que nous sommes aujourd’hui ?
On entend souvent cette phrase :
« Je veux quelque chose d’intemporel. »
Alors on réduit les choix.
On évite la couleur trop forte.
Le motif trop présent.
Le meuble trop marqué.
La matière trop singulière.
On cherche le juste milieu. Celui qui ne vieillira pas. Celui qui plaira toujours. Celui dont on ne se lasserait pas.
Mais est-ce vraiment possible ?
La tyrannie de l’intemporel
Vouloir un intérieur intemporel part d’une bonne intention. On veut éviter de refaire dans cinq ans. On veut faire un choix durable, qui traverse les modes.
Mais à force de vouloir ne pas se lasser, on finit parfois par ne plus vraiment choisir.
On choisit le blanc parce qu’il sera toujours là.
Le beige parce qu’il est facile à associer (ce qui reste à prouver).
Le bois clair parce qu’il semble indémodable.
Des formes discrètes parce qu’elles ne risquent pas de déranger.
On ne prend pas de risque.
Et peu à peu, l’intemporel devient une règle.
Une règle qui nous dit ce qu’il faudrait choisir pour ne pas regretter.
Une règle qui nous pousse à éviter ce qui pourrait nous lasser.
Une règle qui nous apprend à avoir peur de nos propres goûts.
C’est là que l’intemporel devient une tyrannie : lorsqu’il ne nous aide plus à choisir, mais nous empêche de choisir.
Parce qu’à force de vouloir créer un intérieur qui traversera le temps, on finit parfois par créer un intérieur qui ne dit plus grand-chose de celui qui l’habite.
Pas de légende, l’ennui n’a pas de source.
On se lasse de tout
Il n’existe pas de couleur, de matériau ou de style qui garantisse de ne jamais se lasser.
Nos goûts changent, nos usages évoluent et nos références se transforment.
Ce que nous aimons aujourd’hui pourra nous sembler banal et insipide demain.
Alors pourquoi chercher à créer un intérieur qui résisterait artificiellement à nos propres évolutions ?
L’enjeu n’est peut-être pas de ne jamais se lasser. Mais de pouvoir évoluer avec son intérieur.
Un intérieur peut changer. Un mur peut être repeint. Un meuble peut être déplacé. Un objet peut trouver une nouvelle place.
L’habitat n’est pas figé.
Pourquoi vouloir que le décor le soit ?
La neutralité n’existe pas
Dans un intérieur, rien n’est véritablement neutre.
Une couleur, une matière, une lumière, une proportion, un meuble : chacun participe à la perception du lieu.
Même l’espace qui semble avoir été conçu pour « plaire à tout le monde » possède une esthétique. Celle de la retenue, de la discrétion, du consensus.
La neutralité n’est donc pas l’absence de décision. Elle est une décision de ne pas (trop) décider.
Et cette absence de choix peut finir par appauvrir l’espace.
À force de vouloir éviter la faute, on évite aussi parfois ce qui donne une personnalité à un lieu. C’est peut être ça la principale « la faute de goût ».
Concevoir un intérieur, c’est accepter de choisir, se révéler.
Choisir une couleur plutôt qu’une autre.
Conserver un élément plutôt que l’effacer.
Assumer une matière.
Créer un contraste.
Faire entrer une pièce inattendue.
Donner une place à ce qui nous ressemble.
Le courage n’est pas nécessairement de faire quelque chose d’extravagant. C’est parfois simplement d’assumer ce que l’on aime, ce que l’on est.
Dire :
« C’est ce que j’aime. C’est comme cela que j’ai envie d’habiter. »
Prendre position dans son intérieur, c’est aussi accepter de ne pas plaire à tout le monde.
Et c’est précisément ce qui peut rendre un espace intéressant.
La cohérence n’est pas forcément dans l’assortiment
« N’ayez rien dans votre maison que vous ne sachiez être utile ou que vous ne croyiez être beau. », William Morris
Et si c’était finalement un bon point de départ pour penser son intérieur ?
S’entourer d’objets que l’on trouve beaux. Pas nécessairement d’objets qui vont ensemble.
Une lampe contemporaine, un fauteuil hérité, une céramique rapportée d’un voyage, un tableau trouvé en brocante, une chaise qui nous plaît simplement parce qu’elle nous plaît. Des pièces qui n’appartiennent ni à la même époque, ni au même style, ni parfois à la même palette.
Sur le papier, elles ne vont peut-être pas ensemble.
Mais elles ont un point commun : vous les avez choisies.
C’est peut-être là que se construit une décoration véritablement personnelle. Non pas dans la recherche systématique de l’accord parfait, mais dans l’accumulation de choses auxquelles on tient, que l’on trouve belles ou qui racontent quelque chose.
Projet Le Goût des Autres #35, Atelier Kutsch, crédit photo, Benjamin Plet
Il ne s’agit évidemment pas de renoncer à composer un espace. Les proportions, les matières, les couleurs et les circulations comptent. Mais la cohérence d’un intérieur ne naît pas nécessairement d’une parfaite harmonie entre tous ses éléments.
Un intérieur peut être fait de contrastes, de rencontres improbables et d’objets qui semblent n’avoir rien à faire ensemble.
Et pourtant former un ensemble profondément cohérent parce qu’il raconte celui qui l’habite.
C’est aussi une manière de sortir de cette recherche permanente de l’intérieur « intemporel ». Plutôt que de choisir des objets parce qu’ils sont consensuels, neutres ou supposés ne jamais se démoder, pourquoi ne pas choisir ceux qui nous touchent réellement ?
Parce que les modes passent. Nos goûts évoluent.
Mais les objets que nous avons vraiment choisis peuvent évoluer avec nous.
N’essayez pas de faire aller vos objets ensemble. Faites-les aller avec vous.
Une audace qui se transmet
Mais cette prise de position ne concerne pas seulement celui qui habite le lieu.
Un intérieur personnel peut aussi donner envie à quelqu’un d’autre d’oser.
Une couleur que l’on n’aurait jamais imaginé utiliser.
Une association de matières.
Un meuble chiné au milieu de pièces contemporaines.
Un motif que l’on croyait trop présent.
Voir quelqu’un oser peut nous autoriser à oser à notre tour.
C’est peut-être l’une des choses les plus intéressantes dans l’architecture intérieure : un projet personnel peut devenir une source d’inspiration pour d’autres, non pas parce qu’il donne une recette à reproduire, mais parce qu’il montre qu’il est possible de sortir des recettes.
L’audace peut donc être contagieuse.
Et c’est aussi une responsabilité : montrer qu’un intérieur peut être personnel, surprenant, imparfait, vivant et parfaitement juste.
Nos espaces ne sont pas des prisons
Nos intérieurs ne devraient pas devenir des prisons de nos propres « non choix ».
Prisons du bon goût.
Prisons des tendances.
Prisons de l’intemporalité.
Prisons de la peur de se tromper.
L’espace que nous habitons doit pouvoir évoluer avec nous.
Nous changeons. Nos goûts changent. Nos vies changent. Pourquoi notre intérieur devrait-il rester figé pour répondre à l’idée d’un « bon choix » qui serait valable pour toujours ?
Une maison, un appartement ne sont pas des images à conserver intactes. Ce sont des espaces à vivre, à transformer, à réinventer.
Et c’est précisément pour cela qu’ils ne devraient jamais être des prisons.
Votre espace de liberté
Imaginez votre intérieur comme une scène de théâtre.
Les murs sont le décor, la lumière crée l’ambiance. Les meubles occupent la scène, les objets racontent des histoires.
Mais c’est vous les acteurs.
Alors, qu’avez-vous envie de raconter ?
Pourquoi chercher à jouer dans un décor écrit par quelqu’un d’autre ? Pourquoi reproduire les mêmes couleurs, les mêmes matières, les mêmes associations parce qu’elles semblent être les bonnes ?
Votre intérieur est votre espace de liberté.
Émancipez-vous !
Mélangez les époques, les couleurs, les matières. Gardez cette chaise que tout le monde trouve étrange. Accrochez ce tableau qui ne « va avec rien ». Peignez ce mur de la couleur dont vous avez envie.
Prenez le risque de raconter quelque chose qui vous appartient.
Et peut-être qu’en osant davantage pour vous-même, vous donnerez aussi à ceux qui vous rendent visite l’envie d’oser chez eux.
Parce qu’un intérieur personnel peut devenir une permission donnée aux autres : celle de sortir à leur tour des recettes, des tendances et de la peur de mal faire.
Votre intérieur n’a pas besoin d’être parfait. Il a besoin d’être vivant.
Un projet qui n’a pas été retenu. Mais fallait-il pour autant ne pas l’imaginer ?
Libérez vos espaces
Alors non, nous ne sommes pas neutres.
Et nos intérieurs ne devraient pas chercher à l’être.
Il ne s’agit pas de mettre de la couleur partout, de multiplier les motifs ou de chercher l’originalité à tout prix. Il s’agit simplement de faire des choix.
De ne pas laisser la peur de se lasser décider à notre place, de ne pas confondre intemporel et sans caractère.
De considérer son intérieur comme un espace où l’on peut exprimer quelque chose de soi et où l’on peut aussi évoluer.
Parce qu’un intérieur n’est pas une vitrine destinée à plaire au plus grand nombre.
C’est un lieu que l’on habite.
Un lieu où l’on vit, où l’on change, où l’on accumule, où l’on garde, où l’on oublie, où l’on recommence.
Alors peut-être qu’un intérieur réussi n’est pas celui dont on ne se lassera jamais.
C’est celui dans lequel on a suffisamment osé pour avoir envie d’y vivre longtemps.
« Libérez vos espaces !





