Influences Quand la couleur raconte son époque

De la Révolution française aux intérieurs contemporains, les couleurs racontent bien plus que nos goûts. Elles parlent de pouvoir, de progrès, d’industrie et de société.

La couleur semble aujourd’hui aller de soi. Nuanciers, peintures, textiles : les possibilités paraissent infinies. Mais cette abondance est relativement récente.

Pendant longtemps, la couleur dépendait des matières disponibles, de leur coût et des savoir-faire nécessaires pour l’obtenir. Elle pouvait signaler un rang social ou une appartenance politique avant de devenir progressivement un produit industriel, puis un véritable outil de création.

L’histoire de la couleur raconte ainsi aussi celle de nos sociétés et de notre manière d’habiter.

La couleur devient moderne

1789, Quand la couleur devient politique

La Révolution française constitue un point de départ particulièrement intéressant, non pas parce qu’elle aurait soudainement changé les couleurs des intérieurs, mais parce qu’elle transforme profondément la signification sociale et politique des couleurs.
Sous l’Ancien Régime, les couleurs peuvent participer aux codes de représentation du pouvoir, de la cour et des différents statuts sociaux. Avec la Révolution, les signes vestimentaires et symboliques deviennent eux-mêmes des terrains de transformation.

La cocarde tricolore s’impose dès 1789 comme un emblème révolutionnaire. Le bleu et le rouge, associés à Paris, encadrent le blanc, couleur alors associée à la monarchie mais également présentée comme couleur de la nation. Le décret du 13 juillet 1789 impose le port de la cocarde tricolore.
La couleur ne disparaît donc pas : elle change de sens.
Elle devient un signe que l’on porte, que l’on affiche et que l’on reconnaît.
Le vêtement participe lui aussi à cette transformation. Le sans-culotte se définit notamment par son pantalon, opposé à la culotte portée par les élites de l’Ancien Régime. La silhouette devient ainsi un marqueur politique et social.
La Révolution ne fait donc pas passer la société de la couleur au noir et blanc. Elle fait quelque chose de plus profond : elle transforme la couleur en langage politique.

Le Sans-Culotte intrépide, André Claude Boissier l’Aîné, aquatinte coloriée, après 1792. Musée Carnavalet – Histoire de Paris. La série est consacrée à la journée du 10 août 1792, lorsque l’insurrection parisienne entraîne la chute de la monarchie. Le costume devient alors un marqueur politique : ses formes et ses couleurs participent à la représentation d’un nouveau citoyen.

Dans les intérieurs, parallèlement, les transformations de la société et l’essor d’une bourgeoisie qui affirme de nouvelles manières d’habiter vont progressivement modifier le rapport au décor. Le papier peint, les textiles et les objets décoratifs participent à cette nouvelle culture domestique.
La couleur commence à quitter le seul registre du prestige pour devenir aussi un outil de décor, de confort et d’expression personnelle.

1800 – 1900, La révolution industrielle invente de nouvelles couleurs

Échantillon de tissu teint à la mauvéine de Perkin, vers 1860. Smithsonian National Museum of American History. Découverte en 1856 par William Henry Perkin, la mauvéine est le premier colorant synthétique commercialisé et marque le début d’une nouvelle ère pour l’industrie de la couleur.

Le XIXe siècle bouleverse encore davantage notre rapport à la couleur.
La chimie entre progressivement dans la fabrication des teintures et des pigments. Pendant des siècles, les principales matières colorantes provenaient de sources végétales ou animales : gaude pour les jaunes, garance pour les rouges orangés, indigo pour les bleus ou cochenille pour certains rouges violacés.
Puis la chimie permet d’en produire de nouvelles.

En 1856, alors qu’il cherche à synthétiser la quinine, le jeune chimiste britannique William Henry Perkin découvre par hasard la mauvéine, premier colorant synthétique commercialisé. Il ouvre rapidement une usine pour produire cette nouvelle couleur à grande échelle.
Le mauve devient alors l’une des premières couleurs issues de cette nouvelle industrie chimique.
Et l’histoire ne s’arrête pas là. Les colorants synthétiques se multiplient rapidement : la fuchsine apparaît notamment en 1858, puis d’autres familles de colorants viennent élargir considérablement la palette disponible.
La couleur devient industrielle.
Elle peut désormais être fabriquée en quantité, reproduite, commercialisée et diffusée beaucoup plus largement.

Cette révolution pose cependant un nouveau problème : comment organiser cette profusion de nuances ?
C’est notamment le travail d’Eugène Chevreul, chimiste et directeur des ateliers de teinture des Gobelins, qui cherche à rationaliser la couleur. En 1838, il élabore son célèbre cercle chromatique et un système permettant de classer 72 tons et 14 400 coloris.
La couleur devient alors quelque chose que l’on peut observer, comparer, classer et reproduire.
Elle n’est plus seulement une matière rare ou un savoir-faire empirique. Elle devient mesurable, reproductible et commercialisable.

1900 – 1918, La couleur entre dans la modernité

À l’aube du XXe siècle, la couleur devient un terrain d’expérimentation.
L’Art nouveau cherche de nouvelles associations entre architecture, mobilier, textile et arts décoratifs. Les nouvelles techniques de fabrication élargissent les possibilités, tandis que les artistes remettent en question les conventions héritées du siècle précédent.
La couleur n’est plus seulement appliquée à l’objet : elle participe à sa conception.

Puis la Première Guerre mondiale bouleverse brutalement cette dynamique.
Il serait trop simple de dire que la guerre « rend les intérieurs gris ». Mais elle marque une rupture profonde dans les sociétés européennes et dans leur rapport au progrès.
Après 1918, la question de la modernité revient avec une nouvelle intensité. Que doit être le monde moderne ? Et à quoi doit ressembler l’intérieur moderne ?
La couleur va devenir l’un des moyens de répondre à cette question.

1919 – 1939, Entre couleur décorative et couleur moderne

L’entre-deux-guerres voit coexister plusieurs conceptions de la modernité.
L’Art déco assume une couleur riche et sophistiquée : bleus profonds, verts, rouges, noirs, ors, contrastes et matériaux précieux participent à des intérieurs qui revendiquent encore le décor.
Parallèlement, les avant-gardes modernistes cherchent à réduire et à structurer la couleur.
Elle peut devenir géométrique, fonctionnelle, presque abstraite : quelques teintes franches suffisent parfois à organiser une composition entière.
Cette période est aussi celle où l’idée même de modernité devient politiquement conflictuelle.

Dans l’Europe des années 1920 et 1930, les avant-gardes artistiques internationales côtoient des régimes qui valorisent, selon les contextes, l’ordre, la tradition, la monumentalité ou une esthétique nationale.
La couleur n’est donc jamais complètement indépendante de son époque.
Elle accompagne les transformations sociales, mais elle peut aussi devenir un instrument de représentation.
Entre décor, avant-garde et retour à l’ordre, plusieurs visions du monde s’affrontent jusque dans les formes et les couleurs.

La couleur devient un outil de projet

1945 – 1960, Reconstruire, éclaircir, moderniser

Après la Seconde Guerre mondiale, l’Europe entre dans une nouvelle période.
Il faut reconstruire, produire, loger et équiper.
Le logement devient un terrain majeur de transformation sociale. Le mobilier et les objets entrent progressivement dans une logique de production moderne et de diffusion plus large.
La couleur accompagne cette transformation.
Elle peut être lumineuse, joyeuse, expérimentale. Dans l’art comme dans le design, elle devient progressivement autonome : elle n’est plus nécessairement là pour imiter une matière ou représenter le réel.
Cette période voit aussi évoluer le vocabulaire du mobilier et de l’aménagement, avec le passage progressif de la décoration au design.
La couleur commence alors à être pensée comme une composante du projet.

1960 – 1970, La couleur sort des murs

Visiona II, Verner Panton, 1970. Installation présentée à Cologne.

Dans les années 1960 et 1970, la couleur explose.
Orange, jaune, rouge, vert, bleu : les teintes franches envahissent les intérieurs. Mais surtout, elles sortent des murs.
La couleur apparaît dans les plastiques, les textiles, les luminaires, les meubles, l’électroménager et les objets du quotidien.
Les nouveaux matériaux industriels rendent possibles des couleurs plus vives et plus homogènes.
La couleur devient alors un véritable produit de consommation. Elle peut être changée, remplacée, coordonnée, assortie. Elle devient aussi un outil architectural.

Un exemple emblématique est le Centre Pompidou, conçu dans les années 1970. Ses couleurs ne sont pas simplement décoratives : elles participent à l’identification des différents réseaux techniques du bâtiment. La couleur devient information, elle permet de lire l’architecture.

1970 – aujourd’hui, De l’explosion chromatique au retour de la couleur

Les décennies suivantes connaissent aussi des périodes de neutralisation des intérieurs. Blancs, écrus, beiges, gris et bois naturel prennent une place importante. La couleur ne disparaît pas, mais elle devient parfois plus discrète, cantonnée à certains éléments plutôt qu’utilisée comme une enveloppe générale de l’espace.

Les années 1980 montrent d’ailleurs que cette évolution n’est pas continue. Le postmodernisme réintroduit des couleurs franches, des contrastes et une certaine théâtralité dans l’architecture et le design.
Puis, dans les années 1990 et 2000, les palettes neutres retrouvent une place importante dans les intérieurs contemporains.

La couleur n’a donc pas réellement disparu, elle a changé de statut.
Elle peut être patrimoniale, émotionnelle, graphique, architecturale, minimaliste, maximaliste ou identitaire.
Et surtout, elle est devenue extrêmement accessible : peintures industrielles, nuanciers, reproduction des teintes, outils numériques, fabricants spécialisés.
La couleur est partout.

Mais paradoxalement, son abondance rend peut-être son choix plus difficile.

« Chuck out your Chintz », IKEA, 1996. La campagne met en scène le rejet des intérieurs fleuris et très décorés au profit d’une esthétique plus sobre et contemporaine.

Pourquoi cette couleur, ici, maintenant ?

Il fut un temps où certaines couleurs étaient difficiles à obtenir.
Puis elles sont devenues industrielles.
Elles ont été classées, standardisées, commercialisées, reproduites à l’infini.
Aujourd’hui, nous pouvons presque tout choisir.
Et c’est peut-être précisément pour cette raison que la question a changé.
Il ne s’agit plus seulement de savoir quelle couleur est disponible, ni même quelle couleur est à la mode.
Il s’agit de comprendre ce qu’elle fait à un espace.

Projet Jungle Tours #9, Atelier Kutsch, crédit photo, Benjamin Plet

Elle peut absorber la lumière ou la réfléchir. Modifier la perception d’une hauteur, rapprocher un mur, souligner une circulation ou créer une profondeur. Elle peut évoquer une époque, dialoguer avec un matériau, mettre en valeur un détail architectural ou simplement produire une sensation.
La couleur n’est plus seulement une finition. Elle est devenue un outil de projet.

« Et après plus de deux siècles de transformations politiques, industrielles, artistiques et culturelles, une question demeure finalement très simple :

Pourquoi cette couleur, ici, maintenant ?

C’est peut-être là que commence véritablement le travail de l’architecte d’intérieur.

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