Regard Vive le moche !

Qui a décidé que le beige était élégant et que le plastique était vulgaire ? Et si le mauvais goût était simplement celui qu’on n’avait pas encore appris à aimer ?

Il y a des intérieurs que l’on trouve immédiatement beaux. Une belle matière, une palette maîtrisée, quelques pièces de mobilier soigneusement choisies : tout semble à sa place.
Et puis il y a les autres.

Ceux qui mélangent les couleurs, accumulent les motifs, associent le marbre avec son imitation, le velours avec le plastique, le doré avec le chrome. Ceux qui débordent, qui surprennent, qui semblent parfois franchir cette mystérieuse frontière entre le goût sûr et le mauvais goût.
Mais qui a décidé de cette frontière ?

Qui a décidé de ce qui était beau ?

Le goût paraît personnel. Pourtant, il est largement construit.
Nous apprenons à reconnaître ce qui est considéré comme élégant, raffiné, contemporain ou désirable. Les magazines, les musées, les designers, les architectes, les marques et aujourd’hui les réseaux sociaux participent tous à cette construction.

À force de voir les mêmes intérieurs, certaines associations finissent par nous sembler naturellement belles : murs blancs, bois clair, pierre naturelle, lignes épurées, quelques objets soigneusement choisis.
À l’inverse, certaines choses sont immédiatement qualifiées de « moches ».
Mais le goût n’est jamais complètement figé. Ce qui semblait vulgaire hier peut devenir désirable demain.

Le moche comme transgression

Le « mauvais goût » commence souvent là où les règles sont volontairement dépassées.
Une couleur trop vive.
Un motif trop grand.
Une matière qui imite une autre matière.
Un objet trop décoratif.
Une accumulation qui refuse le vide.

Le problème n’est peut-être pas que ces choses soient intrinsèquement laides. C’est qu’elles ne respectent pas les codes auxquels nous avons été habitués.
Le moche devient alors intéressant précisément parce qu’il dérange.
Il refuse la mesure, la discrétion et la maîtrise. Il peut être excessif, drôle, nostalgique, populaire ou simplement personnel.

Quand le mauvais goût devient design

Shiva, Ettore Sottsass, 1973. Précurseur des recherches qui mèneront à Memphis, Sottsass détourne déjà les conventions de l’objet domestique. Le vase devient sculpture, symbole et provocation, brouillant volontairement les frontières entre fonction et expression.

Dans les années 1980, cette volonté de transgression trouve un terrain particulièrement fertile. Après plusieurs décennies de modernisme et de fonctionnalisme, une nouvelle génération de designers cherche moins à perfectionner les règles qu’à les remettre en question.

En 1981, Ettore Sottsass et le groupe Memphis prennent le contre-pied de cette tradition : couleurs franches, motifs graphiques, formes géométriques, stratifiés, références au kitsch et associations inattendues. Le mobilier ne cherche plus nécessairement à être discret, rationnel ou intemporel. Il peut être décoratif, ironique, étrange, voire volontairement excessif.

Memphis ne propose pas seulement un nouveau style. Il revendique une autre manière de concevoir : réinventer les codes plutôt que les respecter. Le « bon goût » cesse alors d’être une règle à suivre et devient quelque chose que l’on peut contester.

Le kitsch, vraiment ?

Faux marbre.
Fausse dorure.
Fleurs artificielles.
Statues et autres nains de jardin.
Imprimés animaliers.
Objets souvenirs.
Rideaux de perles.
Accumulations.
Tout ce que le goût contemporain peut regarder avec suspicion.

Et pourtant, ces objets ont quelque chose que l’intérieur parfaitement maîtrisé n’a pas toujours : ils racontent quelque chose de celui qui les choisit.
Le kitsch peut être populaire, nostalgique, drôle, excessif ou simplement personnel. Il n’est pas nécessairement intéressant parce qu’il serait « beau ». Il peut l’être parce qu’il refuse de chercher à le devenir.

Le retour du moche

Et les objets étranges trouvent aujourd’hui à nouveau leur place.
Même chez les grands éditeurs accessibles, l’objet domestique n’a plus toujours besoin de dissimuler son étrangeté derrière une fonction évidente. IKEA revendique par exemple aujourd’hui une approche du design où la fonctionnalité peut s’accompagner de jeu, de surprise et de caractère. Sa collection IKEA PS 2026 ou bien encore sa collection Konstrunda, comprennent ainsi des objets dont la forme ou le fonctionnement invite volontairement à l’interaction et à la découverte.

On trouve aujourd’hui des objets qui semblent hésiter entre plusieurs catégories : un vase qui n’a presque plus l’air d’un vase, une lampe qui devient presque une sculpture, un meuble qui semble avoir été conçu pour être regardé autant qu’utilisé.

Et c’est peut-être ça, le retour du moche : la possibilité de faire des objets qui n’ont pas besoin d’être immédiatement compréhensibles, parfaitement rationnel ou parfaitement assorti.

Collection Konstrunda, IKEA 2026

Et si le problème était le mot « moche » ?

À force de vouloir éviter la faute, on finit parfois par reproduire les mêmes recettes.
C’est le paradoxe du bon goût : plus il devient codifié, plus il risque de produire de la conformité.

Un intérieur peut être excessif sans être raté.
Coloré sans être criard.
Accumulé sans être désordonné.
Populaire sans être vulgaire.
Nostalgique sans être démodé.

Et surtout, un intérieur peut ne pas correspondre aux canons du moment tout en étant parfaitement juste pour ceux qui l’habitent.
Car l’objectif d’un projet d’intérieur n’est peut-être pas de fabriquer une belle image.
C’est de fabriquer un lieu dans lequel quelqu’un se reconnaît.

Vive le moche !

Alors oui, vive le moche !
Pas parce que tout serait beau par principe. Et certainement pas parce qu’il faudrait renoncer à la composition, aux proportions ou à la qualité des matériaux.
Mais parce qu’un intérieur trop soucieux d’avoir bon goût risque parfois de ne plus avoir de goût du tout.

Mirror Small, Maurizio Cattelan and Pierpaolo Ferrari, Toilet Paper collection

« À force de vouloir éviter la faute, on finit par reproduire les mêmes recettes.
Peut-être qu’un intérieur réussi n’est donc pas celui qui respecte parfaitement les règles du beau.
C’est peut-être celui qui ose suffisamment pour avoir quelque chose à dire.

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