Ce que l’école nous apprend de par ses murs

Avant même le premier cours, un élève entre dans un espace qui lui dit déjà comment s’asseoir, où regarder, comment circuler et quelle place occuper.

Une salle de classe n’est jamais tout à fait neutre. Sa lumière, son mobilier, ses portes, ses couloirs et jusqu’à la manière dont les élèves y sont disposés traduisent une certaine conception de l’éducation.
Alors que nous demandons aujourd’hui à l’école de former des élèves autonomes, créatifs et capables de travailler ensemble, les espaces dans lesquels ils apprennent ont-ils réellement changé ?

L’école n’a jamais été neutre
Quand l’école devient une architecture

L’école que nous connaissons aujourd’hui n’a pas toujours existé.
Au XIXᵉ siècle, avec le développement de l’enseignement public, les établissements scolaires commencent progressivement à se doter de règles architecturales précises. La lumière, l’aération, l’hygiène et le confort deviennent des préoccupations essentielles. En France, la seconde moitié du siècle voit ainsi apparaître une véritable réflexion sur le modèle architectural du lycée, avec des plans, des circulations et des principes de construction de plus en plus codifiés.

Mais l’architecture scolaire ne cherche pas seulement à créer des lieux sains.
Elle doit aussi organiser.
Organiser les élèves, les déplacements, les temps de classe, les groupes et les relations entre ceux qui enseignent et ceux qui apprennent.
Construire une école, c’est déjà faire un choix sur la manière dont on veut y apprendre.

L’école, la caserne et la prison

Cette architecture institutionnelle du XIXᵉ siècle peut parfois sembler étonnamment familière.
En 1880, Jules Ferry évoque l’ancienne école comme une « prison ». Il souhaite faire entrer dans les lycées davantage de « grand air » et de « grande lumière ». Quelques années auparavant, une enquête et une circulaire avaient déjà insisté sur la nécessité de sortir de l’austérité de la caserne, de la prison ou du couvent, auxquels les établissements scolaires étaient alors fréquemment comparés.

À la même époque, l’architecture pénitentiaire développe de nouveaux dispositifs destinés à organiser les déplacements, les séparations et la surveillance. Le modèle du panoptique imaginé par Jeremy Bentham pousse cette logique particulièrement loin : une architecture pensée pour que la possibilité d’être observé puisse suffire à modifier les comportements.

Prison inspirée du panoptique de Bentham ©Getty

Il ne s’agit évidemment pas de dire que l’école était une prison. Mais ces institutions appartiennent à une époque où l’espace devient progressivement un outil pour organiser les comportements et discipliner les corps.
L’histoire de l’architecture scolaire montre d’ailleurs que cette conception va progressivement évoluer. À mesure que les préoccupations d’hygiène et de pédagogie prennent de l’importance, l’air, la lumière, les couleurs et les espaces de circulation deviennent eux aussi des éléments du projet.

L’architecture ne se contente donc pas d’accueillir une institution. Elle participe à la manière dont celle-ci fonctionne.

Regarder devant

Il suffit d’entrer dans une salle de classe. Le tableau est devant, le professeur lui fait face et les élèves sont installés derrière leurs tables, orientés dans la même direction. Ce dispositif paraît tellement évident qu’on ne le remarque presque plus. Pourtant, il organise silencieusement les relations : le regard converge vers un même point, la parole circule principalement dans un sens et chacun connaît immédiatement la place qui lui est assignée. La salle de classe n’est donc pas seulement le contenant de l’enseignement ; elle en devient aussi une partie du langage.

Mais l’éducation a changé
De l’élève qui écoute à l’élève qui participe

Depuis, notre conception de l’éducation a considérablement évolué.
On parle davantage d’autonomie, de coopération, de projets, de travail en groupe, de pédagogies actives, d’individualisation ou encore de numérique.
L’élève n’est plus seulement celui qui reçoit. Il doit chercher, expérimenter, collaborer, présenter, échanger.
Le professeur n’est plus nécessairement le seul point autour duquel toute la classe s’organise.
Mais l’espace, lui, a-t-il suivi cette transformation ?

Les murs ont-ils suivi ?

Une pédagogie qui encourage le travail collectif suppose-t-elle nécessairement des tables alignées ? Une pédagogie qui cherche à développer l’autonomie peut-elle s’accommoder d’espaces entièrement figés ?
Si l’on demande aux élèves de collaborer, d’échanger et de construire ensemble, pourquoi les espaces communs restent-ils parfois de simples lieux de passage ?

La question dépasse d’ailleurs la salle de classe. Elle concerne aussi la lumière, l’acoustique, la température, le mobilier, les espaces extérieurs, les lieux de repos ou encore les endroits où l’on peut simplement se retrouver.
Un établissement scolaire n’est pas seulement une succession de salles dans lesquelles on dispense des cours. C’est un lieu de vie.

Que nous disent les élèves ?
Un bâtiment est aussi une condition d’apprentissage

Il est facile de parler de pédagogie lorsque l’on oublie parfois l’endroit dans lequel elle se déroule. Pourtant, il suffit de se souvenir d’une journée passée dans une salle trop chaude, d’un cours interrompu par le bruit du couloir ou de ces heures passées sous une lumière artificielle pour comprendre que le bâtiment n’est jamais tout à fait extérieur à l’apprentissage.

L’architecture ne résout évidemment pas toutes les difficultés de l’école, mais elle peut les accompagner — ou les aggraver.
Et c’est peut-être ici que les questions qui traversent aujourd’hui la jeunesse prennent une autre dimension.
Que nous disent leurs revendications sur les espaces dans lesquels nous leur demandons d’apprendre ?

L’espace que l’on donne dit quelque chose de la place que l’on accorde

Il suffit de repenser à son propre lycée : le couloir que l’on traversait plusieurs fois par jour, le hall où l’on attendait entre deux cours, la cour où l’on retrouvait ses amis, le CDI où l’on cherchait un peu de calme, la cantine, les escaliers, parfois un banc ou un recoin devenu presque naturellement « son » endroit.

Ces espaces que l’on considère souvent comme secondaires sont pourtant ceux dans lesquels une grande partie de la vie scolaire se déroule. C’est là que se nouent les relations, que l’on discute, que l’on se retrouve, que l’on s’isole aussi.
On demande à l’école de fabriquer du collectif. Mais quelle place accordons-nous réellement aux espaces qui permettent de le construire ?

Et si l’école devenait un lieu à habiter ?
Changer la salle plutôt que changer l’élève

On peut ensuite regarder ce qui se passe ailleurs.
Il n’existe évidemment pas de modèle scolaire parfait, et aucun pays ne parvient à supprimer complètement l’influence de l’origine sociale sur la réussite scolaire. Mais certains systèmes montrent qu’il est possible de réduire cette influence tout en maintenant de bons niveaux d’apprentissage.

L’Estonie est à ce titre particulièrement intéressante. Dans les résultats PISA 2022, l’écart de performance en mathématiques entre les 25 % d’élèves les plus favorisés et les 25 % les plus défavorisés était de 81 points, contre 93 points en moyenne dans les pays de l’OCDE. La Finlande présente également un écart inférieur à la moyenne de l’OCDE, même si ses performances ont reculé depuis 2012.

Ces exemples ne permettent évidemment pas de conclure qu’une architecture ou une pédagogie particulière suffirait à produire l’égalité. Ils montrent plutôt qu’il est possible de chercher à limiter le poids de l’origine sociale sur les apprentissages, en travaillant à la fois sur les pratiques pédagogiques, les conditions d’enseignement et les espaces dans lesquels elles prennent place.

Salle d’étude à la fin du XIXème siècle, Lycée Molière, Paris

lycée Ørestad Gymnasium à Copenhague, Danemark

Une école qui ne demande pas d’où l’on vient

Un enfant n’entre évidemment jamais à l’école avec exactement les mêmes ressources qu’un autre. Certains disposent d’une chambre calme pour travailler, de livres, d’un ordinateur, de parents disponibles ou de cours particuliers. D’autres non.

L’école ne peut pas effacer toutes ces différences. Mais elle peut décider de ce qu’elle en fait. Peut-elle être un lieu où l’origine sociale pèse moins lourd, où chacun dispose des mêmes possibilités pour apprendre, travailler, se concentrer et rencontrer les autres ?
C’est peut-être là l’une des ambitions de l’architecture scolaire : créer les conditions permettant à chacun d’apprendre.

Changer l’espace, changer les possibles

Une salle qui peut être ouverte ou refermée. Des tables réunies ou séparées. Un espace pour travailler seul, un autre pour travailler ensemble. Un endroit où parler, un autre où se concentrer. Une cour qui n’est plus seulement un espace entre deux bâtiments, mais un véritable lieu de vie.

Ce ne sont pas de simples détails d’aménagement. Ils déterminent les usages possibles.
L’architecture ne crée pas une pédagogie à elle seule. Mais elle peut lui donner les moyens d’exister.

Et l’histoire montre que les établissements scolaires ont déjà su évoluer avec les conceptions de l’éducation. Au début du XXᵉ siècle, certains lycées expérimentent ainsi de nouvelles relations entre architecture, hygiène, lumière, espaces de récréation et pratiques pédagogiques. Le lycée Jules-Ferry à Paris, construit à partir de 1912, possède par exemple une terrasse accessible aux élèves pour les récréations et une salle polyvalente réunissant plusieurs fonctions. L’architecture scolaire n’est donc pas condamnée à reproduire éternellement le même modèle.

L’école comme premier espace public

L’école est peut-être l’un des premiers lieux où l’on apprend à vivre avec des personnes que l’on n’a pas choisies.
On y apprend à partager un espace, à respecter des règles communes, à prendre une place, à écouter, à s’exprimer et à travailler avec les autres.

L’espace scolaire enseigne donc aussi une certaine manière de vivre ensemble.
La manière dont une cour est aménagée, dont une cantine est organisée, dont un couloir est traversé ou dont une salle permet, ou non, de se réunir n’est jamais complètement anodine.
On demande à l’école de fabriquer du collectif. L’architecture peut-elle alors continuer à penser les élèves uniquement comme des individus qu’il faut installer, surveiller et faire circuler ?

L’architecture enseigne en silence

Nous pensons souvent que l’école nous apprend par ses livres, ses cours et ses professeurs. Mais elle nous apprend aussi par ses espaces.

Par la place que l’on nous donne. Par les lieux où l’on peut se retrouver, ceux où l’on doit rester silencieux, ceux où l’on peut travailler seul ou avec les autres. Par la lumière, le bruit, les portes, les couloirs, les tables et les murs.
Agencer une école, c’est donc déjà faire un choix sur la manière dont nous voulons apprendre et vivre ensemble.

L’architecture n’enseigne pas à la place des professeurs. Mais elle participe, silencieusement, à ce que l’école nous apprend.
Alors, quels espaces voulons-nous construire pour apprendre autrement ?


School with no walls: Teaching in open learning environments in Denmark (Learning World: S5E41, 3/3), WISE Channel

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Pourquoi abat-on les cloisons ?

Et si un mur ne servait pas seulement à séparer ?
Depuis quelques années, la rénovation semble avoir trouvé sa formule magique : supprimer les murs.
Cuisine ouverte, couloir supprimé, petites pièces fusionnées : tout paraîtrait plus grand.
Mais faut-il vraiment supprimer ce qui sépare pour gagner de l’espace ?

L’obsession de l’espace ouvert

L’open space domestique est devenu un modèle presque incontournable.
La cuisine ouverte est devenue synonyme de convivialité. Le séjour doit être traversant. Les circulations doivent être fluides. Les perspectives doivent aller le plus loin possible.

Cette recherche d’ouverture répond évidemment à de vraies évolutions dans nos manières de vivre. On cuisine, on travaille, on reçoit et on regarde la télévision dans des espaces qui se chevauchent davantage.
Mais à force de vouloir tout réunir, on finit parfois par produire des espaces qui ne savent plus très bien où commencent et où s’arrêtent leurs usages.
Une grande pièce n’est pas nécessairement plus généreuse qu’une succession de pièces.
Tout dépend de ce que l’on cherche à y faire.

Un mur n’est pas qu’un obstacle

Une cloison sépare.
Mais elle peut aussi cadrer une vue, créer une intimité, absorber un bruit, dissimuler un rangement, guider une circulation ou simplement donner une profondeur à une pièce.
Elle peut créer un seuil entre deux espaces. Elle peut empêcher de voir immédiatement ce qui se trouve derrière. Et cette part de mystère n’est pas nécessairement un défaut.

Entrer dans une pièce et découvrir progressivement son volume n’est pas la même expérience que de tout percevoir en un seul regard.
La séparation peut donc produire de l’espace autant que l’ouverture.

Ouvrir peut aussi appauvrir

Abattre une cloison permet souvent de gagner quelques mètres carrés visuellement.
Mais que perd-on en échange ?

Une porte permet de fermer.
Un couloir permet de ralentir.
Une petite pièce permet de s’isoler.
Une cloison peut créer un arrière-plan.

Elle peut aussi simplement donner à chaque usage un endroit qui lui appartient.
Lorsque tout devient visible depuis partout, l’espace peut perdre une partie de sa hiérarchie.

La cuisine n’est plus vraiment une pièce. Le bureau devient un coin du salon. L’entrée disparaît dans la pièce de vie. Tout communique, mais plus rien ne semble vraiment avoir son propre territoire.
L’espace ouvert peut être généreux mais il peut aussi devenir indifférencié.

Séparer sans enfermer

Entre le mur plein et l’espace totalement ouvert, il existe pourtant une multitude de possibilités.
Une porte vitrée, une verrière, une claustra, une bibliothèque traversante, un rideau, une demi-cloison, une porte coulissante, un changement de matériau ou de niveau.

Ces dispositifs permettent de filtrer plutôt que de séparer complètement.
On peut laisser passer la lumière sans laisser passer les regards.
Créer une limite sans créer un enfermement. Fermer lorsque l’on en a besoin, ouvrir lorsque l’on en a envie.
C’est parfois dans cette capacité à être plusieurs choses à la fois que l’espace devient véritablement intéressant.

Projet Mandala #17, Atelier Kutsch, crédit photo, Benjamin Plet

Projet Cocktail Noyer #32, Atelier Kutsch, crédit photo, Benjamin Plet

Le retour des pièces ?

Il est d’ailleurs intéressant de voir réapparaître certaines envies de séparation.
Après des années d’espaces ouverts, la question du bureau séparé, de la cuisine qui peut se fermer ou de la bibliothèque comme véritable pièce revient dans les projets.
Ce n’est pas nécessairement un retour en arrière.

C’est peut-être simplement la reconnaissance d’une évidence : nous n’habitons pas tous les espaces de la même manière, ni au même moment.
Un même logement doit pouvoir accueillir la conversation et le silence, la réception et l’intimité, le travail et le repos.
Et parfois, une porte est exactement ce qu’il faut.

Le plan parfait n’est pas celui qui possède le moins de murs

Un bon plan n’est donc pas celui qui maximise systématiquement l’espace ouvert.
Il est celui qui comprend ce qui mérite d’être réuni et ce qui mérite d’être séparé.
Une cuisine peut avoir besoin d’être ouverte sur le séjour.
Une chambre a peut-être besoin d’une porte.
Un bureau peut être visible sans être au milieu du salon.
Une entrée peut être petite mais avoir une véritable existence.

L’architecture ne consiste pas simplement à additionner des mètres carrés. Elle consiste à organiser des relations : entre les pièces, entre les usages, entre les personnes et entre les différents moments de la journée.

Ne pas démolir par principe

Dans une rénovation, la démolition est parfois nécessaire.
Mais elle ne devrait jamais être une fin en soi.
Avant de se demander « qu’est-ce qu’on peut abattre ? », il serait peut-être plus intéressant de commencer par demander : « Qu’est-ce que cette cloison apporte ? »
Si elle ne sert plus à rien, supprimons-la.
Si elle empêche la lumière, transformons-la.
Si elle gêne la circulation, déplaçons-la.
Mais si elle crée une intimité, cadre une perspective ou donne simplement du caractère à l’espace, peut-être mérite-t-elle de rester.
Car rénover ne signifie pas nécessairement faire disparaître ce qui existe.

« La question n’est peut-être pas de savoir combien de murs il faut abattre. Mais lesquels méritent réellement de disparaître.

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